
En Italie, Alessandro Preziosi est un nom familier. Acteur de théâtre reconnu, visage populaire du petit écran mais aussi du Cinéma, il s’est imposé au fil des années comme une figure singulière, à la croisée de l’exigence artistique et d’un large public. Pas à pas il s’est créé un parcours sur mesure.
Avant tout, il est un homme de théâtre. Formé entre Naples et les grandes scènes italiennes, il a développé très tôt un rapport intense au texte une manière de l’habiter, plus que de le dire, qui s’inscrit dans une tradition où le jeu reste profondément physique, presque instinctif.
Au fil de son parcours, il a traversé les registres avec une aisance rare, de la comédie aux rôles les plus intérieurs, sans jamais rompre ce lien essentiel à la parole. S’il est une veritable star aujourd’hui en Italie, il reste encore, pour le public français, une découverte.
Je connais Alessandro Preziosi depuis plusieurs années, et c’est avec un réel bonheur que je l’ai retrouvé à Paris avec son associé et ami Tommaso Mattei, à l’occasion de son spectacle à l’Institut culturel italien et je lui ai posé quelques questions autour de son spectacle

ENTRETIEN
Interpréter Hadrien, c’est donner corps à une voix intérieure plus qu’à une action. Comment es-tu entré dans cette dimension si intime, presque méditative, du texte de Marguerite Yourcenar ?
Je crois que la seule possibilité que j’ai de faire exister un personnage comme Hadrien qui, dans l’écriture, est radicalement monologique est d’inclure le public de manière directe, immédiate, presque complice, dans les motivations qui le poussent à entrer dans ses propres mémoires. C’est précisément dans ce “dépouillement” des moments choisis dans l’adaptation de Tommaso Mattei que le personnage s’anime, et que l’on entrevoit son profil, à quelques instants de la mort du corps.
Les Mémoires d’Hadrien parlent de pouvoir, de désir, de temps, de mémoire… Des thèmes anciens mais incroyablement actuels. Qu’est-ce qui résonne aujourd’hui, dans notre présent, dans les paroles d’Hadrien ?
Les Mémoires d’Hadrien représentent l’un des moments les plus importants de la littérature du XXe siècle, dans la mesure où elles synthétisent de manière extraordinaire ce qui constitue l’origine même de la littérature : l’aventure de la pensée.L’actualité de ces grands thèmes le pouvoir, le désir se prolonge dans une dimension plus inattendue, liée à la notion de liberté. Un point de vue surprenant émerge : celui d’un homme qui choisit consciemment de renoncer, de céder, d’attendre son moment, sa propre gloire « le triomphe n’appartient qu’aux morts ».
Dans cette attente stratégique se loge une véritable philosophie. Devenu empereur, Hadrien cherche à instaurer un équilibre entre l’individu et l’État, en tentant de pratiquer la paix, la liberté et une forme d’égalité des valeurs.
Et pourtant, cette vision reste encore aujourd’hui inachevée, tant il est étonnant qu’une telle expérience n’ait pas inspiré davantage de souverains.
Ce spectacle est aussi un travail sur le rythme, le souffle, le silence. Comment as-tu construit l’équilibre de votre interprétation ? Et quel rôle la musique jouée en direct a-t-elle joué dans ce dialogue ?
Ma relation à Hadrien, en tant qu’acteur, repose sur des éléments profondément organiques : l’eau, la terre, le feu.Tout part d’une dimension physique, presque brutale: celle d’un homme qui découvre la faiblesse monstrueuse de son propre corps, un corps qui finit par dévorer son maître.
C’est à partir de cet instant initial que le rythme et le silence prennent vie, en dialogue avec l’univers sonore créé par Giacomo Vezzani, qui parvient à mêler mort et résurrection, sommeil et éveil, jusqu’à accompagner le personnage vers une mort… les yeux ouverts.
Il s’agit d’un spectacle essentiel, presque dépouillé. À une époque dominée par l’image et la vitesse, penses-tu que le théâtre puisse encore être un espace d’écoute profonde ?
Les éléments qui pourraient composer une mise en scène plus spectaculaire sont nombreux, mais ils risqueraient de compromettre la distance nécessaire entre une esthétique contemporaine et l’essence organique du récit que nous offre Marguerite Yourcenar. Dans cet espace ouvert, il devient plus stimulant d’être les témoins attentifs d’une rencontre longue et passionnée entre une auteure et le personnage qu’elle a créé. La parole, écrite, puis incarnée, restitue alors des images plus puissantes que n’importe quel artifice.
L’enjeu est d’amener le spectateur à ressentir, à s’immerger dans l’expérience concrète d’une vie, d’une âme qui devient immortelle.
Porter en France un texte aussi emblématique de la littérature française à travers la sensibilité d’un acteur italien : que représente pour toi ce dialogue entre deux cultures ?
Présenter ce spectacle en France, à l’Institut culturel italien, résume de manière presque nécessaire la force contagieuse et régénératrice des grands écrivains du XXe siècle, italiens et français. Ils nous ont montré que la beauté de la liberté est de ne laisser aucune trace. Et c’est dans ce vide que, comme Hadrien avec l’eau, dans un geste presque sacré, nous pouvons accueillir en nous le sel le plus secret de la terre, et la pluie du ciel.
Sandrine Aloa-Mani
