L’élégance d’un parcours international
Je ne crois pas que l’identité d’une personne puisse être définie uniquement par sa nationalité.

Si les séries turques rencontrent un immense succès dans de nombreux pays leur visibilité en France reste encore discrète. Certes, depuis deux ou trois ans, le public français commence à s’ouvrir à ce genre télévisé. Mais il passe encore parfois à côté de véritables pépites que la Turquie offre en matière de création sérielle. Au cœur de cette production foisonnante émergent des personnalités capables de dialoguer naturellement avec un public international.
C’est dans cet esprit que nous inaugurons aujourd’hui, avec cette interview, un dossier spécial consacré aux séries turques pour en explorer la richesse, la diversité et les voix singulières
Parmi elles, l’actrice Emine Meryem.
Actrice multiculturelle, Emine Meryem traverse les langues et les territoires avec une aisance instinctive, sans jamais altérer l’essence de son jeu. Aux côtés de İbrahim Çelikkol, elle est la co-protagoniste de l’Amour a perte, la nouvelle série turque proposée par Netflix depuis le 15 janvier.
Emine Meryem est l’une des actrices les plus intéressantes du paysage artistique turc, précisément parce que son jeu ne se limite pas à un territoire. Son interprétation dépasse les frontières : elle peut incarner des figures féminines aussi bien en France qu’en Italie ou en Angleterre. C’est une Actrice tout simplement.
Dans « L’Amour à perte » elle incarne Afife, une scénariste qui tente de sauver le restaurant familial tout en se retrouvant prise dans une relation aussi inattendue que complexe, née d’un contexte de dettes et de tensions. Entre responsabilités, choix moraux et sentiments qui ne simplifient rien, Afife avance avec détermination, sans jamais se laisser définir par les attentes des autres
Au-delà de ce rôle, c’est l’ensemble du parcours d’Emine qui fascine. Une trajectoire faite de déplacements, de langues et de cultures qui ne s’additionnent pas, mais se répondent
C’est avec un réel plaisir que j’ai pu l’interviewer pour Cinerama Boulevard. Elle nous a parlé de son travail d’actrice, de son parcours atypique et de Afife son personnage dans l’Amour a perte .
Emine, vous avez étudié et travaillé dans différents pays et cultures. De quelle manière cette formation internationale a-t-elle influencé votre façon de concevoir le métier d’actrice ?
D’un côté, connaître plusieurs langues et me déplacer entre différents pays m’a donné accès à davantage de rôles ; de l’autre, le fait de ne pas être installée dans un seul endroit m’a fait perdre beaucoup de temps et d’énergie entre les castings à distance et les déplacements constants.Il est difficile d’être présente dans de nombreux lieux en même temps et, dans ce métier, les contacts comptent énormément. Il faut se montrer, fréquenter les bons milieux, pour que les professionnels se souviennent de vous. Moi, je passe les castings et puis je disparais.
Un jour, mon agente turque m’a dit : « Ici, tu es une actrice fantôme : ta photo est sur le tableau des directeurs de casting, ils regardent tes self-tapes, mais beaucoup ne t’ont jamais vue en personne, ils ne savent pas qui tu es… »Je sais aussi que je ne suis pas “définissable” pour beaucoup de personnes. Les Turcs sont surpris lorsqu’ils découvrent que je suis aussi italienne ; les Français qui me connaissent comme italienne n’y croient pas lorsqu’ils m’entendent parler turc ou anglais. Les Anglo-Saxons pensent que je suis française parce qu’ils m’identifient à Paris.
Parfois, je pense que tout aurait été plus simple avec une seule identité, en me concentrant sur un seul pays. Puis je me dis que je suis ainsi : une étrangère pour tous. Je n’y peux rien, et cela me va très bien.
Votre carrière traverse le cinéma, la télévision et le théâtre. Comment vous déplacez-vous entre ces langages si différents ? Et qu’est-ce que le théâtre vous donne que le set ne peut pas vous offrir ?
Le fil invisible qui relie ces différents langages est le désir de raconter des histoires.Avant même de savoir écrire, je racontais des histoires. Lorsque j’ai appris à le faire, mon père m’a offert un cahier en me disant : « Celui-ci est pour tes histoires ». Enfant, je pensais devenir écrivaine, au point que j’ai étudié la littérature.Avec le temps, j’ai compris que les écrivains et les acteurs font, au fond, la même chose. L’écrivain entre dans l’esprit des personnages, pense comme eux, imagine leurs réactions. L’acteur fait la même chose, mais à travers le corps. C’est pour cela que j’aime le mot « incarner » : cela signifie devenir ce personnage avec le corps, l’âme et la présence.Au final, notre travail est le même : raconter des histoires. Et c’est mon objectif principal. Même lorsque je fais du théâtre d’ombres derrière un écran, sans que mon visage soit visible, je me sens pleinement satisfaite. La véritable différence entre le théâtre et un plateau est la proximité avec le public. Sentir la salle vibrer avec vous est une émotion unique, presque magique. Mais au-delà de la forme ou de l’ampleur d’un projet, ce qui compte vraiment pour moi, c’est raconter des histoires. C’est un besoin vital, non seulement personnel, mais humain. Depuis les peintures préhistoriques, l’être humain a ressenti le besoin de raconter ce qu’il voyait et vivait. Que ce soit par la parole orale ou écrite, par des images fixes ou en mouvement, nous continuons depuis toujours à nourrir ce besoin.
Votre parcours cinématographique vous a menée très tôt dans des festivals internationaux. Quel rôle le cinéma a-t-il joué dans la construction de votre identité artistique ?
J’ai aimé ce métier avant tout en tant que spectatrice de cinéma d’auteur. Pendant l’adolescence et les années d’études, je passais des heures dans les cinémas d’art et essai, immergée dans des rétrospectives d’auteurs qui m’ont profondément marquée.Des films qui m’ont émue, bouleversée et ont éveillé en moi le désir de raconter des histoires avec une vision forte, un point de vue capable non seulement de vous transporter, mais de rester avec vous, de vous habiter toute la vie.Lorsque je me suis retrouvée attirée, également comme actrice, par des scénarios et des auteurs porteurs d’une vision, j’ai compris que ce n’était pas du tout une coïncidence. Le cinéma d’auteur m’a appris une recherche de vérité et d’honnêteté artistique que je continue à porter en moi et que j’essaie d’honorer dans tous les projets que je choisis d’accepter.
Certains de vos personnages sont tout en retenue, loin de l’excès. Est-ce un choix que vous ressentez comme vôtre ou quelque chose qui émerge naturellement de votre manière de jouer ?
J’ai eu la chance d’interpréter de nombreux personnages très extravertis, parfois même explosifs, qui ne retiennent ni émotions ni pensées, comme Afife dans L’Amour à perte. Ce sont les personnages qui me ressemblent le plus, mais la beauté de ce métier réside précisément dans la recherche de points de contact et d’empathie même avec des personnages éloignés de nous. Entrer dans la peau de femmes qui n’osent pas s’exprimer, qui gardent tout à l’intérieur, à l’opposé de moi, m’a toujours fascinée, car c’est là que le travail de construction du personnage devient beaucoup plus profond.
Vous parlez plusieurs langues et travaillez dans des contextes culturels différents. De quelle manière le multilinguisme influence-t-il votre travail d’actrice ? Cela change-t-il la manière dont vous ressentez et construisez un personnage ?
Je ne crois pas que l’identité d’une personne puisse être définie uniquement par sa nationalité. Maîtriser plusieurs langues et appartenir à plusieurs cultures m’a permis de saisir la multiplicité d’un personnage et de le restituer dans toute sa vérité. Un personnage complexe est universel : il est compris et perçu, avec toutes ses subtilités, dans toutes les parties du monde.Lorsque je construis un personnage, je pars de ses blessures, de son enfance, de son contexte familial, de ses relations intimes et de celles plus distantes. La langue qu’il parle est un élément supplémentaire, pas ce qui le définit.
Le jeu d’acteur dans les séries turques diffère de celui auquel le public français est habitué. Vous êtes une actrice internationale. Comment traversez-vous ces différences culturelles ?
Dans ma vie, je suis habituée à passer d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre depuis ma naissance. J’ai des souvenirs d’enfance et d’adolescence en Turquie, en Italie et en Belgique ; j’ai vécu dans de nombreux pays et j’ai beaucoup voyagé.Je me sens chez moi un peu partout et rarement déplacée. Peut-être que cette manière de me relier au monde se reflète aussi dans les différents univers artistiques que je traverse.
Mais, au fond, ce n’est même pas cela l’essentiel. Ce qui compte vraiment, c’est être fidèle au personnage et à l’histoire qu’il raconte. Peu importe qu’il s’agisse d’une série ou d’un court métrage, ni la forme artistique en soi : la manière d’aborder le travail de construction d’un personnage est toujours la même, une recherche de sa vérité, comme s’il s’agissait d’un individu réellement existant dans l’univers que nous créons.
La liberté réside dans l’usage radical de l’imagination, dans la possibilité de créer cet univers, pas dans un exercice technique.
Si vous aviez le choix, avec quels réalisateurs ou réalisatrices aimeriez-vous travailler en France ? Et quel type de cinéma aimeriez-vous explorer en France, si vous pouviez choisir librement un projet ?
Si je pouvais choisir, j’aimerais énormément travailler avec Jacques Audiard.Je rêve de personnages complexes, écrits par des auteurs que j’admire. J’aimerais beaucoup collaborer avec des réalisatrices : en France, je pense à Justine Triet et à Rebecca Zlotowski.Chaque fois que je regarde un film réalisé par une femme, je me retrouve dans son regard, dans sa sensibilité. Jusqu’à présent, j’ai eu la chance de travailler avec trois réalisatrices, et ce sont des expériences qui m’ont laissé quelque chose d’unique, que je porte en moi.
Lorsque vous étiez enfant ou adolescente, aviez-vous des actrices que vous considériez comme des modèles ?
J’ai passé mon adolescence dans les cinémas d’art et essai de Rome et j’ai un lien très fort avec le cinéma italien. Des actrices comme Anna Magnani et Monica Vitti resteront toujours dans mon cœur : lorsque je les voyais dans les films, je sentais que je vibrais avec elles. Elles font certainement partie des actrices qui m’ont donné envie de faire ce métier, tout comme Meryl Streep, Gena Rowlands… mais il y en a beaucoup d’autres, la liste est longue. Le cinéma est rempli d’actrices merveilleuses.
Aujourd’hui, en regardant votre parcours, sentez-vous être au bon endroit dans votre carrière ? Y a-t-il un type de rôle ou de projet que vous sentez encore devoir rencontrer ?
Je pense être au bon endroit dans ma carrière : je me sens légitime et prête à affronter des rôles de plus en plus ambitieux. J’espère rencontrer encore de nombreux projets différents et surprenants. La chose que j’aime le plus dans ce métier, c’est que les possibilités sont infinies et continuent à nous surprendre.
Qu’est-ce qui vous a attirée dans l’histoire que raconte « l’Amour a perte »

Ce qui m’a le plus attirée dans cette histoire, c’est la singularité d’Afife, si éloignée des stéréotypes féminins auxquels nous sommes habitués dans les séries turques.Elle appartient à une famille atypique dans la société turque : une mère actrice et cabarettiste, un frère musicien de rue, aucune figure paternelle et aucun mariage pour la définir. C’est une femme qui ne rentre pas dans les schémas, qui n’appartient à aucune catégorie prédéfinie et surtout, qui ne ressent pas le besoin de le faire. Elle ne répond pas aux attentes de la société : elle suit ses désirs et ses impulsions avec une liberté absolue. La seule limite qu’elle s’impose vient de sa propre conscience, non d’une éthique imposée.
Ces dernières années, j’ai refusé de nombreuses propositions parce qu’elles ne reflétaient pas ce que je recherche artistiquement. Je crois qu’une carrière se construit aussi avec des « non », pas seulement avec des « oui ». Et Afife, au fond, construit elle aussi sa vie et sa carrière à travers des « non ».
Comment avez-vous travaillé la tension narrative de la relation entre les deux personnages
Ce rapprochement progressif des deux protagonistes est la partie du récit qui m’a le plus frappée lorsque j’ai lu le scénario.Dans L’Amour à perte, il n’y a ni coup de foudre ni jeux de séduction. Les deux découvrent peu à peu ce qui se cache derrière les masques qu’ils montrent au premier regard, simplement en partageant le même espace et en s’observant. Ils tombent amoureux presque à leur insu. Ils se révèlent l’un à l’autre sans même savoir pourquoi devenir si vulnérables semble si naturel. Pour rendre tout cela crédible, il suffisait d’y croire et de se laisser aller, exactement comme le font les personnages. Dans le jeu aussi, il n’y a ni astuces ni stratégies : la clé est toujours d’observer et d’y croire.
Dans la série, l’amour ne simplifie pas les choses mais les rend plus complexes. Quel a été le plus grand défi pour raconter cela ?
Je ne sais pas si cela représente un si grand défi, car au fond tous les sentiments profonds et véritables ont tendance à ne pas être simples, et pourtant nous savons tous les reconnaître.Nous sommes des êtres complexes, traversés par des émotions contradictoires, et c’est précisément cette complexité qui rend un personnage authentique, un personnage dans lequel le public peut se reconnaître. Plus un personnage et ses sentiments sont complexes, plus il est facile pour le spectateur de s’y reconnaître. À l’inverse, les personnages simplifiés ou caricaturaux nous maintiennent à distance. Il en va de même pour nous, actrices et acteurs, lorsque nous lisons un rôle dans un scénario : je me connecte beaucoup plus facilement à la confusion mentale et sentimentale qu’aux idées claires.
À travers L’ Amour à perte, Emine Meryem confirme une trajectoire singulière : celle d’une actrice qui n’appartient pas à un territoire unique. Elle traverse les langues et les regards avec la même cohérence, la même liberté, la même lumière et nous de Cinerama Boulevard nous allons continuer de la suivre pas à pas.
Sandrine Aloa-Mani
