Pigalle, Saint-Germain-des-Prés : le Paris de Dany Brillant prend vie.
Paris ne meurt jamais, le premier roman de Dany Brillant, a son générique de début et sa bande-son.
Il se lit comme un film.
Paris, 1947. La guerre est terminée depuis deux ans. La capitale retrouve peu à peu son insouciance, ses nuits, ses plaisirs et cette effervescence artistique et intellectuelle qui fera de Saint-Germain-des-Prés l’un des quartiers les plus mythiques du XXe siècle. Dans les caves, on écoute du jazz. Aux terrasses des cafés, on refait le monde. Sartre, Beauvoir, Boris Vian et toute une génération d’artistes et d’intellectuels participent à cette extraordinaire agitation culturelle.
À quelques kilomètres de là, Pigalle vit au rythme d’un tout autre monde. Celui des cabarets, des bars, des règlements de comptes et de la pègre corse.
C’est entre ces deux Paris que Dany Brillant choisit de faire évoluer Matteo Casalonga, fils d’un puissant parrain corse, à qui tout semble promis, ou plutôt imposé. Car Matteo n’a pas les ambitions que son père nourrit pour lui. Ce qui le passionne, ce sont les livres, la musique, la littérature et cette liberté qu’il découvre dans les pages des romans qu’il dévore en cachette.
« Matteo, lui, avait appris à lire comme on trafique : livres planqués sous le matelas, romans coincés derrière les bouteilles du bar, pages dévorées entre deux tournées. Un marché noir de la lecture. »
Ce passage résume à lui seul une partie du personnage. Dans un univers où la clandestinité appartient aux affaires familiales, Matteo fait de la lecture sa propre activité clandestine. Sa rencontre avec Juliette, une jeune étudiante en philosophie, va lui ouvrir les portes d’un autre Paris, celui de Saint-Germain-des-Prés, de ses écrivains, de ses artistes et de ses nuits.
Mais Paris ne meurt jamais est aussi, et peut-être avant tout, une déclaration d’amour à une ville et à une époque.
Depuis ses débuts, Dany Brillant cultive un univers musical profondément attaché aux grandes heures de la chanson, au swing, aux orchestres et à une certaine élégance parisienne. Avec ce premier roman, il retrouve un Paris qui semble avoir toujours habité son imaginaire. Celui de Pigalle, de Montmartre et de Saint-Germain-des-Prés, de leurs cafés, de leurs personnages et de leurs histoires.
On reconnaît cet univers, mais on le découvre autrement. La voix du chanteur laisse place à celle du romancier, et les chansons deviennent des pages dans lesquelles il prend le temps de faire exister ses personnages et leurs destins.
Il y a quelque chose de très naturel dans cette rencontre entre Dany Brillant et le roman. Comme si, après avoir chanté pendant des années un certain Paris, il avait eu envie d’en raconter les histoires.
Pour Cinerama Boulevard, nous avons rencontré Dany Brillant à travers cinq questions consacrées à ce premier roman, à son écriture et aux influences qui l’ont accompagné.
DANY BRILLANT — L’ENTRETIEN

CINERAMA BOULEVARD — Vous êtes auteur-compositeur depuis longtemps, mais l’écriture d’un roman impose un rapport très différent aux mots. Comment avez-vous abordé cette nouvelle liberté? Est-ce que l’écriture de chansons a influencé votre manière d’écrire « Paris ne meurt jamais » ?
DANY BRILLANT — Par rapport à la chanson, qui est un mode d’expression de l’immédiateté, où il faut trouver des formules, comme des punchlines, pour accrocher les gens dans les refrains, on a vraiment, avec le roman, l’occasion de développer des phrases. On n’est pas enfermé dans des carcans. On a une sorte de liberté et puis ça peut être plus profond parce qu’on peut développer la psychologie des personnages, décrire des paysages, donner vie à des personnages. C’est beaucoup plus riche.
Le roman, pour moi, c’est l’extension de la chanson. Ce n’est pas l’écriture de chansons qui m’a influencé, mais c’est plutôt l’époque. Je pense que tous les chanteurs ont une époque préférée. Ça peut être les années 60, les années 70, les années 80 ou les années 2000. Moi, ce sont les années 40.
Les gens avaient beaucoup souffert. Les artistes avaient été enfermés pendant quatre ou cinq ans. Quand vous enfermez les gens et que, tout d’un coup, vous leur rendez la liberté, il y a des choses très fortes qui explosent. J’aime beaucoup cette époque parce que je trouve qu’il y a eu de très grandes chansons. Et comme j’ai étudié les chansons de cette période, j’ai aussi découvert les chanteurs qui les interprétaient, les acteurs et les protagonistes de cette époque.
CINERAMA BOULEVARD — Il y a dans le roman un vrai travail sur la langue, notamment sur l’argot et le vocabulaire du Paris de l’après-guerre. Comment avez-vous travaillé le choix de ces mots pour que cette langue soit crédible sans donner l’impression de reconstituer artificiellement une époque?
DANY BRILLANT — Il faut savoir que les gens du milieu ceux qui travaillaient principalement à Pigalle, employaient un argot, des formules assez poétiques, assez imagées, pour que ceux qui n’étaient pas de leur bord ne comprennent pas. Quand vous lisez des livres comme Touchez pas au grisbi, des livres d’Auguste Le Breton ou de Simonin, ou quand vous regardez des films avec les dialogues de Michel Audiard, ils parlent comme ça. J’en ai beaucoup vu, j’en ai beaucoup écouté. J’ai découvert des expressions que j’adore et que je ne connaissais pas, comme « avoir la rate au court-bouillon », qui veut dire être anxieux.
Pour Saint-Germain-des-Prés, j’ai beaucoup étudié la littérature de l’époque. C’est surtout concentré autour de Boris Vian, qui avait un vocabulaire beaucoup plus surréaliste, plus philosophique, plus savant, mais aussi avec beaucoup d’humour. À Pigalle, il n’y a pas d’humour. À Saint-Germain, les gens rigolent, ils sont assis aux terrasses des cafés, ils se chambrent.
Ce sont deux mondes différents, deux littératures différentes.
CINERAMA BOULEVARD — Sartre, Beauvoir, Boris Vian et tout le Saint-Germain-des-Prés de l’après-guerre sont très présents dans votre roman. Quel est votre rapport personnel à cette littérature du XXe siècle ? Est-ce une littérature qui vous a accompagné et nourri bien avant l’écriture de ce livre ?
DANY BRILLANT — Oui. Dès mes études, quand j’étais en lettres, nous avons commencé à étudier Jean-Paul Sartre, Merleau-Ponty, Gabriel Marcel. J’ai été passionné parce que c’étaient des philosophies de la liberté. Et je pense que, moi-même cherchant à me libérer, j’ai trouvé un écho dans la philosophie de cette époque. Ces auteurs cherchaient eux-mêmes un moyen de se libérer, puisqu’ils avaient vécu des années pendant lesquelles ils ne pouvaient pas s’exprimer librement. Tout était interdit : se voir, parler, danser. Ils m’ont accompagné, je les ai étudiés et je trouve qu’ils incarnaient vraiment bien leur époque. Sartre est devenu, l’un des grands penseurs de la France. De Gaulle le comparait à Voltaire. Il disait d’ailleurs : « On n’enferme pas Voltaire. » Mais ensuite, Sartre a, selon moi, perdu une partie de son crédit en soutenant des régimes communistes et des dictatures, notamment Fidel Castro. Il y avait une contradiction entre son discours sur la liberté et certains de ses engagements politiques. En revanche, dans les années de l’après-guerre, il a contribué à libérer toute une population en lui disant de ne plus se laisser convaincre par les idéologies et de revenir à l’individu.
CINERAMA BOULEVARD — Vous écrivez à propos de Matteo : « Un marché noir de la lecture. » Chez lui, lire est presque un acte clandestin, une manière d’échapper au destin que son milieu et son père semblent avoir écrit pour lui. Est-ce aussi cela que vous vouliez raconter : la littérature comme possibilité de s’affranchir de l’endroit d’où l’on vient ?
DANY BRILLANT — Oui. La littérature, c’est vrai qu’il y a des pays où l’on vous empêche de lire. Les dictateurs ne veulent pas que vous ayez accès à la lecture. Ils empêchent même les filles d’aller à l’école. C’est l’obscurantisme. Parce qu’en lisant, vous developpez vos propres idées, vous vous révélez dans la réflexion. Il y a donc des gens qui ne veulent pas que vous lisiez, qui vous enlèvent les livres des mains. C’est d’ailleurs ce qui arrive à Matteo, on lui enlève un livre des mains.En lisant, on se libère et on finit par contester le pouvoir qui vous oppresse.
Dès l’arrivée de l’imprimerie au XVe siècle, les gens ont commencé à pouvoir lire la Bible dans le texte. Ils ont alors pu confronter ce qu’on leur enseignait au texte lui-même et remettre en question certaines interprétations.C’est très important de revenir au texte, à la lecture.
CINERAMA BOULEVARD — En lisant Paris ne meurt jamais, j’ai très vite eu l’impression de regarder un film. Le livre a son générique de début, sa bande-son, et certaines scènes apparaissent immédiatement en images. Lorsque vous l’avez écrit, est-ce que vous voyiez vous aussi Matteo, les lieux et les scènes comme si vous étiez déjà en train de les mettre en scène ?
DANY BRILLANT — Comme dans mes chansons, je suis beaucoup influencé par les scénarios de cinéma. Je suis très influencé par le cinéma en noir et blanc, les films des années 40, 50, 60 et 70. Les films avec Gabin, le Parrain…Il est donc normal qu’on sente cet aspect cinématographique.
Avec ce premier roman, Dany Brillant révèle une autre facette de son univers artistique. Une nouvelle manière de raconter des histoires, dans le prolongement de cet univers que nous aimons tant, sans rien perdre de ce qui fait sa singularité.
Paris ne meurt jamais — Dany Brillant
Éditions du Rocher
Sandrine Aloa-Mani
Cinerama Boulevard

