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Éditions Bartillat: inscrire la littérature dans le temps.

Entretien avec Charles Ficat sur l’édition durable, la transmission littéraire et le choix du temps long face à la surproduction contemporaine.

by redazione
Constance de Bartillat directrice litteraire et Charles Ficat éditeur

C’est une responsabilité de faire redécouvrir des œuvres. C’est une lutte contre le temps, l’immédiateté, les modes, les convenances. Une œuvre continue à vivre si elle est imprimée.

Dans un monde où tout s’accélère, où la quantité semble parfois primer sur la qualité, prendre le temps de dialoguer avec une maison d’édition indépendante relève presque du privilège. Un privilège rare

À l’heure de la surproduction et de l’instantané, certaines maisons d’éditions continuent pourtant de défendre une vision exigeante et durable du livre. Les Éditions Bartillat s’inscrivent dans cette temporalité singulière : celle du temps long, de la redécouverte, de la transmission.

Leur catalogue, qui mêle textes rares, inédits, œuvres patrimoniales et auteurs contemporains, compose une forme de continuité littéraire où les époques dialoguent entre elles. Rien n’y semble dicté par l’urgence, mais par une fidélité à la littérature elle-même.

Charles Ficat (éditeur) nous a accordé cet entretien et nous a expliqué la conception de l’édition propre aux Éditions Bartillat : une maison qui refuse le flux pour privilégier la durée.

L’entretien

Votre ligne éditoriale a toujours mêlé patrimoine littéraire, redécouvertes et voix singulières. Comment définiriez-vous aujourd’hui l’âme des Éditions Bartillat ?

Il s’agirait d’une polyphonie issue des échanges avec Constance de Bartillat qui dirige la maison depuis plusieurs décennies maintenant, d’une intervention tous azimuts dans les champs de la littérature et de la culture. « Diversité, c’est ma devise » disait La Fontaine, c’est sans doute l’esprit qui inspire notre action. Nous ne sommes pas indépendants des contraintes de l’époque, mais nous essayons de produire des livres originaux qui peuvent trouver un public. Cette coexistence d’œuvres et d’auteurs d’époques différentes donne ce cachet particulier au catalogue.

Qu’est-ce qui vous guide dans le choix d’un manuscrit à republier ou à éditer pour la première fois ?

C’est la force du propos, sa pertinence, son éclat tant pour une œuvre inédite que pour un livre qui a déjà connu une vie précédemment. Il arrive que des livres ne trouvent pas leur public lors d’une première sortie et qu’à la faveur d’une actualité nouvelle ou d’une présentation différente soudain éveillent la curiosité des lecteurs qui en redemandent. L’histoire de la littérature est pleine d’ouvrages qui ont eu du mal à s’imposer lors de leur parution. L’exemple qui me vient spontanément à l’esprit est Moby Dick, aujourd’hui considéré comme un des grands livres de l’humanité.

Quel rôle joue l’appareil critique : préfaces, annotations, édition scientifique dans votre conception d’un “beau livre littéraire” ?

C’est un apport considérable dans l’édition de notre temps. Récemment une influenceuse sur les réseaux faisait remarquer à propos d’une de nos parutions récentes que la préface au recueil d’articles était peut-être encore plus intéressante que les articles eux-mêmes. Ces ajouts donnent une valeur à l’édition d’un classique quel qu’il soit. D’ailleurs c’est aussi vrai pour le marché de la réédition de disques où les notes et les documents accompagnant les livrets comptent énormément aux yeux des amateurs. Aux éditions, préface, notes, chronologie, bibliographie revêtent une importance singulière dans notre manière d’éditer. Nous sommes particulièrement attachés aux index qui donnent aux livres un supplément d’âme inestimable.

À une époque où l’industrie du livre accélère, comment continuez-vous à défendre une édition patiente, exigeante, presque artisanale ?

Il est souvent question de « développement durable ». Nous apprécions aussi le concept d’« édition durable ». Nous concentrons nos efforts pour nous inscrire dans une certaine durée. À nos yeux, un titre paru il y a vingt-cinq ans reste aussi présent que celui sorti lors de la dernière rentrée littéraire. La littérature a cette particularité d’abolir le temps. Trop souvent, il nous semble que la production générale devrait être plus mesurée. La pertinence de certaines publications envoyées sur le marché mériterait d’être davantage étudiée, cela éviterait ce phénomène de surproduction qui engorge les rayonnages des libraires.

Selon vous, qu’attend aujourd’hui un lecteur d’une maison comme Bartillat ?

Des plaisirs de lecture auxquels le lecteur ne s’attendait pas. Plusieurs fois des personnes nous ont fait part de leur enthousiasme à la découverte d’une œuvre ou d’un auteur. « C’est grâce à vous que j’ai découvert tel ou tel auteur », nous avons souvent entendu ces propos. D’autres nous ont fait part de l’utilité de certaines éditions par exemple les Œuvres poétiques complètes de Théophile Gautier qui n’existent pas ailleurs et que nous avons réimprimé à plusieurs reprises ou le Faust de Goethe dans notre édition intégrale, avec l’Urfaust, le Faust Iet le Second Faust.

Le travail éditorial implique parfois de “ressusciter” des auteurs un peu éclipsés. Qu’est-ce qui vous touche dans ce rôle de passeur littéraire ?

C’est une responsabilité de faire redécouvrir des œuvres. C’est une lutte contre le temps, l’immédiateté, les modes, les convenances. Une œuvre continue à vivre si elle est imprimée. Quand les titres ne sont plus disponibles, un long enlisement se met en marche et c’est le purgatoire qui condamne un auteur. Évidemment tout ne peut rester disponible. Le temps filtre les titres.

Comment voyez-vous l’équilibre entre votre catalogue patrimonial et vos publications contemporaines ?

L’équilibre se répartit en trois tiers : un tiers d’auteurs contemporains avec des œuvres inédites, un tiers d’inédits de signatures confirmées et un tiers de réédition que nous espérons les plus pertinentes possibles au regard des enjeux du moment et de l’évolution des mentalités. Nous ne concevons pas l’édition comme un plaisir personnel. Nous essayons d’accompagner des lecteurs en quête de savoir et de littérature avec notre sensibilité et notre expérience.

À une époque où les maisons indépendantes ont un rôle essentiel, comment Bartillat se positionne-t-elle dans le paysage éditorial français ?

Bartillat reste encore une maison indépendante dans un univers qui se concentre de plus en plus, où les marges de manœuvre tendent à se réduire. Nous essayons de rester sur notre position. En ce qui concerne la littérature contemporaine, nous avons publié ces dernières années des auteurs qui ont été remarqués lors de différentes rentrées : Francesco Rapazzini, Noël Herpe, Matthieu Peck, Antoine Vigne. Notre rôle de découvreur n’est pas suffisamment reconnu par les libraires et la critique, alors que leurs livres ont été salués à leur parution. À nous de prolonger l’effort. Ce sera un des enjeux de 2026.

Enfin, quels sont les projets pour 2026 que vous pouvez déjà évoquer ?

Toujours des projets dans les tuyaux. À la faveur de l’arrivée de Thomas Mann dans le domaine public, nous republions son livre Souffrances et Grandeur de Richard Wagner. Une nouvelle biographie des excentriques sœurs Mitford est aussi en préparation. Bien entendu, nous continuerons à entretenir notre catalogue en intervenant sur les grands événements culturels de l’année : anniversaire Malraux, exposition Lee Miller, etc. Il faudra s’attendre à d’autres surprises.

À travers ses réponses, Charles Ficat dessine une vision exigeante et presque silencieuse de l’édition. Une vision où publier ne consiste pas seulement à mettre un livre sur le marché, mais à lui offrir une chance de traverser le temps. Dans un paysage éditorial soumis aux rythmes rapides et aux logiques de rotation, cette fidélité à la continuité apparaît comme un engagement non spectaculaire, mais profond.

Peut-être est-ce là, aujourd’hui, l’une des formes les plus discrètes de résistance culturelle.

Sandrine Aloa-Mani

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